Publié le jeudi 25 décembre 2025 - Diocèse de Cahors
Mercredi 24 décembre 2025, cathédrale de Cahors - 22h.
Joseph monta… à Bethléem… pour y être recensé avec Marie son épouse… pendant qu'ils étaient en ce lieu, le temps où elle devait enfanter s'accomplit (Lc 2,4.5.6).
Le récit de la naissance de Jésus dans l'Évangile selon saint Luc occupe 7 versets (je ne parle pas ici de ce qui concerne les bergers et les anges et qui est raconté à partir du verset 8). Les 5 premiers versets, 5 sur 7, décrivent les circonstances historiques de la naissance de Jésus, à savoir le recensement de toute la terre décidé par l'empereur romain. Le 6° verset dit que c'est dans ces circonstances que Marie est arrivée à terme et a dû accoucher. Le 7°, que Jésus est né dans une mangeoire car il n'y avait pas de place pour eux. La place considérable prise par le recensement dans le récit de la nativité peut nous faire comprendre que Jésus est né « en surnombre » tandis que l'on voulait compter toute la terre. Pour être plus exact, il faut se souvenir que l'empereur voulait recenser toute la terre civilisée, le monde connu, qui n'incluait pas les déserts où quelques peuplades habitaient pourtant ni les pays barbares, considérés comme incultes. N'ayant pas trouvé de place dans ce monde connu et reconnu, la sainte famille est ainsi reléguée au rang de ces populations négligées. Cela fait bien ressortir que Jésus n'était pas attendu, mais aussi que nous, les humains, nous avons un problème avec la numérisation ! Nous voulons tout compter, tout numériser, mais dans notre folie du contrôle et des statistiques, nous passons souvent à côté de l'essentiel, l'essentiel qui est souvent dans le singulier, le « un de plus » qui avait été négligé, oublié qui ne comptait pas et ne rentrait pas dans les critères comptables. Il n'y avait pas de place pour eux (Lc 2,7). Pas de place pour Marie ni Joseph ni pour Jésus. Pourtant, Joseph était de la descendance de David. Il aurait dû avoir sa place à Bethléem. La Vierge Marie aussi avait une origine analogue (même si les Évangiles ne le précisent pas, sans doute pour ne pas réduire la vocation de Marie à une seule tribu, elle qui est « bénie entre toutes les femmes » (Lc 1,42)). Marie et son « rejeton » (cf. Is 11,1) auraient dû avoir une place dans la salle commune à Bethléem. Mais ils éprouvent le rejet, ils ne font pas partie du système, ils ne semblent pas pris en compte par la numérisation.
Mes frères, ces aspects de l'Incarnation du Verbe de Dieu, ces incidents survenus quand Dieu s'est fait homme en Jésus méritent d'être médités sous plusieurs angles très importants. J'en mentionnerai trois.
Le premier angle, le plus important, est celui de l'humilité de Dieu qui se révèle à travers la démarche civique de Joseph et Marie qui, même en se sachant porteurs de l'avenir éternel de l'humanité, se soumettent au projet de recensement et viennent à Bethléem, font 150 kilomètres à dos d'âne malgré l'approche du jour de l'accouchement pour rejoindre la Bethléem, berceau de la maison de David. C'est d'autant plus remarquable que lorsque leur ancêtre le roi David avait lui-même voulu recenser son peuple, ça ne s'était pas bien terminé (cf. 2 S 24) et avait été considéré comme un grand péché car David savait depuis longtemps que la victoire dépend de Dieu et non des forces humaines que pourrait déployer le peuple de Dieu. C'est là un thème récurent dans la bible (cf. Jug 7,2). Mais en se soumettant au recensement l'enfant Jésus dans le ventre de sa mère montre que paradoxalement Dieu ne méprise pas toutes les ambitions humaines de contrôle, ni nos efforts de comptage, de mesure et d'analyse qui nous permettent d'exercer notre responsabilité. Et depuis le temps de Jésus, depuis ce premier grand recensement de l'histoire, le chiffrage de la réalité a été de plus en plus précis, de plus en plus détaillé. On compte les êtres humains, mais aussi les animaux, on évalue toutes les espèces vivantes et on chiffre les quantités de végétaux et de minéraux, les réserves d'énergie, la vitesse du mouvement des planètes et bien d'autres choses encore qui nous permettent de prévoir la météo et de mesurer le dérèglement climatique, d'établir des plans, certes pas toujours suivis, mais qui relèvent de notre responsabilité humaine. Et Dieu bénit tous ces efforts. La participation de Joseph et Marie au premier recensement vraiment ambitieux de l'histoire de l'humanité manifeste cette bénédiction, cette prise au sérieux de Dieu vis-à-vis de nos efforts humains pour assumer avec responsabilité l'avenir de la Création, notre maison commune. Dieu nous a vraiment confié la garde de sa Création (cf. Gn 1,28), Il l'a soumise à notre vigilance et a fait confiance à notre intelligence. La tentation, bien connue, c'est d'enfermer notre capacité de numérisation dans la folie de faire du chiffre, de calculer des intérêts particuliers, des profits toujours plus grands et de perdre de vue l'objectif du bien commun de la Création. Mais retenons justement qu'il existe un bon usage de notre capacité de calcul et qu'elle peut nous aider à exercer nos responsabilités en ce monde. Jésus est né à Bethléem pendant le recensement et cela confirme que Dieu bénit cela.
Le second angle par lequel nous pouvons contempler la naissance de Jésus pendant le recensement, est un angle plus critique. C'est celui de l'exclusion du singulier, du particulier, de l'original, de l'unicité qui fait pourtant partie de la dignité de tout être. Si nous réduisons les humains et les choses à des numéros, nous oublions forcément les plus petits, les moins visibles, ceux qui, comme on dit « ne comptent pas ». Et Marie et Joseph, à Bethléem, ne comptaient pas. Jésus, dans le ventre de sa mère, comptait encore moins. Il n'a trouvé de place que dans une mangeoire, la mangeoire d'un animal. Il semble réduit à un produit de consommation, à une boule de foin. Chaque fois que l'un de nos semblables n'est abordé qu'à travers ce qu'il va nous apporter, comme bien matériel, comme plaisir égoïste ou comme moyen de nous valoriser, nous rejetons de nouveau l'enfant Jésus, Marie et Joseph à l'extérieur de la salle commune et nous les chosifions, nous les méprisons et nous plaçons Dieu dans la mangeoire pour le dévorer, tels des ogres sans scrupules.
Un troisième angle, qui découle des deux premiers, nous concerne spécialement en cette époque où nous découvrons la généralisation de ce qu'on appelle l'intelligence artificielle mais qui n'est qu'un développement de plus de ce premier recensement de toute la terre connue, de cet effort humain pour comptabiliser et numériser, pour embrasser toute la réalité grâce à des chiffres. Parfois, on essaye de nous faire peur en affirmant que les robots vont prendre le pouvoir sur les humains car ils seraient plus intelligents que nous. Cela fait longtemps que nous savons que les humains, avec l'aide de Dieu qui les veut vraiment libres et les libère (cf. Gal 5,1), se révolteront toujours contre des oppressions, aussi puissantes soient-elles. Un des exemples récents est la combativité —qu'aucun calcul n'avait prévu— du peuple ukrainien qui résiste aux assauts des soldats et des drones russes chaque jour plus nombreux. Mais les leçons de l'histoire nous rappellent que le projet marxiste de l'URSS d'autrefois n'a pas tenu, justement parce qu'il voulait supprimer la liberté humaine et celle-ci se défend toujours, en fin de compte et elle gagne. Le nazisme, pour les mêmes causes, une pensée totalitaire liberticide, avait tenu encore moins longtemps : nos ancêtres de la France occupée savaient bien le prix de la liberté et l'ont reconquise, grâce à la résistance héroïque de beaucoup. Alors le plus profond danger, dans les technologies numériques et génératives qui se développent, ce n'est pas d'être dominés par des robots, mais il concerne notre rapport à la vérité, au réel. Et, dans ce rapport au réel, la place que nous donnerons aux plus faibles, aux fragiles, aux handicapés, aux malades, aux personnes en fin de vie, aux étrangers, à ceux qui n'auront pas de place dans les puissants systèmes qui se développent aujourd'hui. N'oublions jamais que Jésus, le Fils éternel de Dieu, se présente à nous aujourd'hui encore dans les plus petits. Il s'identifie à ceux qui ne comptent pas, aux affamés, aux assoiffés de justice, aux prisonniers, aux malades, aux embryons non programmés, aux vieillards, aux étrangers, à tous ceux qui dérangent nos calculs mais nous rappellent ainsi que nous ne sommes pas nous-mêmes des numéros et que la vie humaine est et restera toujours une aventure qui vaut la peine.
Frères et sœurs, Noël est une fête paradoxale car elle met au centre un petit enfant, un être inoffensif et négligé dans les équations des puissants. Mais cet enfant est porteur d'une espérance sans limites et s'il vient défier nos calculs et ouvrir tous nos systèmes, c'est pour attendrir nos cœurs les plus durs ou les plus blessés, pour nous rappeler notre responsabilité et nous offrir gratuitement une espérance sans limites.
Amen.
+ Mgr Laurent Camiade
Evêque du diocèse de Cahors